On me demanderait pourquoi j'écris ces billets, je répondrais d'abord par une évidence : parce que je ne peux les dire à personne. Pas à mon mari, pas à mes amies, pas même, pendant longtemps, à moi-même dans le silence de ma tête. Il fallait un support qui n'appartienne à personne de ma vie réelle, un endroit où poser des mots sans qu'ils reviennent ensuite me juger au petit-déjeuner.
Margaux n'est pas tout à fait mon prénom. C'est celui que je me suis choisi pour écrire, une femme qui me ressemble sans être exactement moi, assez proche pour que tout soit vrai, assez lointaine pour que rien ne puisse me retomber dessus. Ce prénom d'emprunt n'est pas un mensonge. C'est une protection, la seule qui me permette d'être honnête jusqu'au bout.
Ce que l'anonymat autorise vraiment
On sous-estime toujours ce que l'anonymat libère. Ce n'est pas la permission de mentir — c'est l'inverse. C'est la permission de ne plus mentir du tout. Face à mon mari, je choisis mes mots pour ne pas l'inquiéter. Face à mes amies, je choisis mes mots pour ne pas être jugée. Ici, derrière un prénom qui n'est pas gravé sur mes papiers, je n'ai plus besoin de choisir. J'écris ce qui est vrai, sans le polir pour qu'il plaise.
C'est exactement ce qui s'est passé quand j'ai raconté ce que je n'avais jamais osé dire sur ce carnet : la phrase n'existait dans aucune conversation de ma vie avant d'exister ici, noire sur blanc, pour la première fois.
À qui j'écris, au fond
Je me suis longtemps demandé à qui s'adressaient réellement ces lignes. Pas à mon mari, qui ne les lira jamais. Pas vraiment non plus à celles et ceux qui les liront un jour, inconnus dispersés derrière un écran. Je crois, en l'écrivant vraiment, que j'écris à la version de moi qui a passé quinze ans à se taire. C'est elle que je rassure, chapitre après chapitre, en lui montrant qu'on peut dire ces choses sans que le ciel nous tombe dessus.
Et puis il y a une autre raison, plus simple : je ne suis visiblement pas seule à ressentir ce besoin d'écrire ce qu'on ne dit pas ailleurs. En cherchant, un soir, je suis tombée sur un annuaire de tel rose qui recensait des dizaines de lignes où d'autres femmes, d'autres voix, confiaient exactement ce même genre de secrets — juste à voix haute plutôt qu'à l'écrit. Ça m'a rappelé que ce besoin de dire, sous une forme ou une autre, traverse énormément de vies qu'on croit, de l'extérieur, parfaitement rangées.
Ce que ce journal a changé
Depuis que je tiens ce carnet, je ne suis pas devenue une femme différente aux yeux de ceux qui m'entourent. Je suis toujours la même, dans les dîners, dans les photos de famille, dans le quotidien qui continue. Mais intérieurement, quelque chose s'est desserré. Écrire la première fois où je me suis autorisée à dire oui m'a permis de vivre une deuxième fois, un peu différemment, avec les mots que je n'avais pas eus sur le moment.
Alors voilà, simplement, pourquoi j'écris tout ça : parce qu'une vie entière ne peut pas tenir dans le seul rôle qu'on nous attribue. Il me fallait une page, un prénom emprunté, et le courage tranquille de m'y montrer entière, une fois par semaine, sans avoir à m'excuser de qui je suis vraiment.