Confessions
à distance

Préliminaires à distance : ce qu'on a fini par inventer

Mon mari part trois semaines par mois. Ce n'est pas une crise, ce n'est pas un drame, c'est son travail depuis six ans et nous avons l'un et l'autre cessé de nous en plaindre. Ce dont personne ne parle, en revanche, c'est de ce que devient le désir dans un couple qui vit séparé les trois quarts du temps.

On nous conseille de « garder le contact ». Très bien. Mais garder le contact et garder l'envie sont deux choses différentes, et je ne l'ai compris qu'après deux ans de messages affectueux parfaitement inutiles de ce point de vue.

Trois semaines par mois, et un lit vide

Au début, l'absence rendait les retrouvailles électriques. Il rentrait le vendredi soir, on ne descendait pas dîner, et l'affaire était réglée. Ce régime a tenu environ un an. Puis quelque chose s'est émoussé — pas l'amour, l'élan. Il rentrait, on se racontait notre mois, on regardait un film, on s'endormait. Chacun attendait que l'autre fasse le premier geste, et personne ne le faisait.

J'ai mis longtemps à comprendre d'où venait le problème. Pendant trois semaines, nous vivions comme deux colocataires téléphoniques : la logistique, les enfants, la chaudière, l'administratif. Rien dans ces échanges ne préparait quoi que ce soit. On arrivait au week-end avec trois semaines de rien à rattraper en quarante-huit heures, et ça ne se rattrape pas.

Le mot « préliminaires » est trompeur, d'ailleurs. On l'imagine comme ce qui précède de dix minutes, alors que dans un couple séparé par la distance, il désigne ce qui se construit sur plusieurs jours. C'est cette bascule-là qu'il a fallu accepter : le désir ne se rallume pas le vendredi à vingt heures, il s'entretient pendant que l'autre est à mille kilomètres.

Deux tasses de café posées sur une vieille table en bois près d'une fenêtre, lumière du matin
Deux tasses sorties par habitude, trois semaines par mois. C'est de ce détail-là qu'on est partis.

Ce qui ne marche pas, et qu'on a essayé quand même

Les photos. Je commence par celle-là parce que c'est le premier réflexe de tout le monde et que ça a été notre premier échec. Une photo se regarde en trois secondes et ne laisse rien derrière elle. Pire : au bout de quelques semaines, elle instaure une attente de surenchère, chacun cherchant à faire mieux que la précédente, jusqu'au moment où la fatigue l'emporte et où l'on n'envoie plus rien du tout. Nous avons aussi la trouille, très banale, de ce qu'il advient de ces images si un téléphone se perd.

Les appels vidéo du soir, ensuite. Sur le papier c'est l'outil parfait ; en pratique nous étions tous les deux épuisés, lui dans une chambre d'hôtel sous néon, moi avec la vaisselle derrière, et on se regardait bâiller. La vidéo montre trop : la fatigue, le décor moche, le pyjama. Elle laisse zéro place à l'imagination, et c'est précisément l'imagination qu'il faut nourrir quand on ne peut pas se toucher.

Les jeux de type action ou vérité par messages, enfin, que des amies m'avaient recommandés. Ça fonctionne quelques soirs, et le format montre vite sa limite : on écrit une question, l'autre répond deux heures plus tard entre deux réunions, et la tension retombe à chaque fois. Un jeu demande un rythme ; les SMS ne tiennent pas le rythme. Nous l'avons gardé pour les trajets en train, comme un amusement, pas comme une mécanique de désir.

Dernier échec, et le plus instructif : les messages vocaux. J'y croyais beaucoup, la voix étant justement ce qui manque le plus. Sauf qu'un vocal est un monologue enregistré, écouté des heures plus tard, souvent dans un contexte inadapté — entre deux portes, dans un taxi, au supermarché. L'intimité d'une voix tient à la simultanéité : savoir que l'autre écoute pendant qu'on parle. Enregistrée, cette même voix devient un objet qu'on consomme seul, et l'effet n'a plus rien à voir.

Les messages qui comptent ne sont pas ceux qu'on croit

Ce qui a fonctionné, c'est l'inverse exact de ce qu'on imagine. Pas les messages explicites : les messages précis. « Tu me manques » ne produit rien, parce que c'est vrai en permanence et que ça n'ouvre aucune porte. « Je repense à ce que tu as dit mardi dernier dans la voiture » ouvre tout, parce que l'autre doit chercher, se rappeler, répondre.

Le deuxième principe tient en une phrase : on raconte au présent, jamais au conditionnel. Le conditionnel est une promesse, et une promesse à trois semaines d'échéance ne fait rien à personne. Le présent oblige à être dans l'instant, même séparés. C'est la même chose dont je parle dans mon journal intime : écrire ce qu'on ressent maintenant a un effet que le projet n'aura jamais.

Troisième chose, qui m'a demandé du courage : poser des questions auxquelles je ne connaissais pas la réponse. Pas des questions de couple installé, des vraies. Ce qu'il préfère, ce qu'il n'a jamais osé demander en onze ans, ce qu'il a trouvé décevant sans le dire. Nous avons appris plus l'un de l'autre en trois mois de ces échanges que pendant les cinq années précédentes, où nous étions pourtant dans le même lit.

Il y a aussi une règle que nous nous sommes donnée et qui a tout assaini : aucune discussion d'intendance pendant ces échanges-là. Pas de « tu as pensé à l'assurance », pas de « ta mère a appelé ». Ces sujets existent et doivent être traités, mais ailleurs, à un autre moment de la journée. Mélanger les deux registres était notre erreur fondatrice : impossible de basculer dans l'intime trois lignes après une histoire de relevé bancaire. La séparation des canaux a fait plus pour nous que n'importe quel conseil de magazine.

Le rendez-vous, à heure fixe

Voilà la trouvaille, et elle a l'air d'un contresens : nous avons mis le désir à l'agenda. Le mardi et le jeudi, vingt-deux heures, nous sommes au téléphone et nous ne parlons ni des enfants, ni de la maison, ni de son planning. Deux créneaux dans la semaine, sanctuarisés comme un rendez-vous professionnel.

Je trouvais ça affreusement peu romantique, et j'avais tort. Le rendez-vous fixe supprime la question qui tuait tout : est-ce le bon moment, est-il disponible, ai-je l'air d'insister. Quand c'est décidé d'avance, personne ne demande rien à personne, et les deux arrivent en y ayant pensé toute la journée. L'attente fait la moitié du travail.

Nous avons aussi, les soirs de retour, instauré un rituel plus matériel. Une huile tiède, les lumières baissées, et une heure où l'on ne fait rien d'autre que se toucher sans objectif — un guide des huiles de massage pour couple m'a appris à ce sujet des choses que personne ne nous enseigne, à commencer par le fait que la précipitation du premier soir gâche presque toujours quelque chose.

Et la fameuse règle des 777 ?

On me l'oppose régulièrement : un rendez-vous tous les sept jours, une nuit à l'extérieur toutes les sept semaines, un week-end ailleurs tous les sept mois. C'est une règle qui circule beaucoup, et je ne connais aucune étude sérieuse qui la fonde — je la cite parce qu'on me la cite, pas parce que je la valide.

Ce que j'en retiens de valable, c'est l'idée de cadence. Un couple à distance a besoin d'un calendrier, parce que sans calendrier tout glisse. Le chiffre sept n'a rien de magique ; deux rendez-vous téléphoniques par semaine nous conviennent mieux qu'un seul dîner mensuel. L'important est que ce soit décidé, répété, et respecté par les deux. Quant à la durée moyenne d'une relation à distance, je n'ai aucun chiffre à proposer et je me méfie de ceux qui circulent : la nôtre dure depuis six ans.

Une précision pour celles et ceux qui ont des enfants, puisque c'est notre cas : vingt-deux heures n'a pas été choisi au hasard. C'est l'heure où la maison est enfin silencieuse, où plus aucune porte ne s'ouvre, où je peux fermer la mienne sans avoir à me justifier. Avant cela, une partie de mon attention reste en alerte, et une attention en alerte ne désire rien. Celles qui essaient ce genre de rituel à vingt heures trente échouent pour cette raison, pas par manque d'envie.

Nous avons aussi appris à accepter les ratés. Certains mardis, l'un des deux est vidé, et nous le disons franchement au lieu de faire semblant. Un rendez-vous annulé proprement ne casse rien ; un rendez-vous tenu sans y être casse beaucoup, parce qu'il installe l'idée que le dispositif ne fonctionne plus. Sur une année, nous devons en annuler un sur cinq, et l'ensemble tient précisément parce que nous nous autorisons à le faire.

Ce que l'absence a changé entre nous

Je ne vais pas prétendre que la distance est une chance. Elle est lourde, elle coûte, et il y a des soirs où je voudrais juste quelqu'un dans la cuisine. Mais elle nous a forcés à une chose que les couples qui dorment ensemble ne font jamais : formuler. Mettre des mots sur ce qu'on veut, parce que les gestes ne sont pas là pour le dire à notre place.

Résultat, nous parlons aujourd'hui de sexe avec une aisance que nous n'avions pas à vingt-cinq ans, dans la même chambre. C'est le genre de constat que je n'aurais jamais osé écrire avant ce journal — j'explique ailleurs ce que je n'avais jamais osé dire, et cette histoire-ci en fait partie. L'absence ne crée pas le désir. Elle oblige à l'entretenir volontairement, et c'est un travail que beaucoup de couples ensemble ne font plus du tout.

Une dernière chose, pour celles qui liraient ce billet en se disant que leur situation est différente. Elle l'est sûrement. Un marin, un routier, un militaire, un conjoint hospitalisé, une mutation provisoire : les contraintes n'ont rien de comparable et je ne prétends pas détenir une méthode universelle. Ce qui me paraît transposable, en revanche, tient en trois points. Décider d'une cadence plutôt que d'attendre l'inspiration. Séparer l'intendance de l'intime. Et parler au présent de choses précises, jamais au conditionnel de choses vagues.

Le reste s'invente à deux, et c'est peut-être le vrai enseignement de ces six années : aucun couple ne nous a donné de recette parce que personne n'en parle. On raconte volontiers la distance comme une épreuve de fidélité, jamais comme un problème pratique de désir à entretenir. C'est pourtant à ce niveau-là qu'elle se joue, et c'est à ce niveau-là qu'on peut faire quelque chose.

Nous avons mis le désir à l'agenda. Je trouvais ça peu romantique ; c'est ce qui nous a sauvés.
Margaux
mariée depuis onze ans, seule trois semaines sur quatre, et bien plus bavarde qu'avant.